Arrière-Goût
C’était un petit restaurant banal, ce n’était pas une cantine, mais ce n’était rien de grandiose. Je ne sais même pas pourquoi j’y suis entré, il est 3h de l’après-midi et je n’ai même pas faim. Je me suis dirigé vers une des banquettes, sur le bord de la fenêtre, j’essaie toujours d’aller m’asseoir sur des banquettes quand c’est possible, c’est bien plus confortable que des chaises droites. Alors, je m’assois et j’observe aux alentours. C’était propre, c’était une belle petite place comme on dit. Il n’y avait pas beaucoup de monde, à part quelques gros messieurs au comptoir qui lisaient le journal et deux dames assises au fond qui devaient se raconter des choses qui n’intéressent personne à part elles.
-Bonjour! Je vous apporte le menu?
-euh… non merci, j’vais me contenter d’un café, s’il vous plaît.
-Parfait!
Elle m’a pris par surprise celle-là, je n’avais même pas pris le temps de penser à ce que j’allais commander. D’ailleurs, comme j’étais entré ici sans raison, je n’avais même pas songé à penser un instant à ce que je pouvais avoir la possibilité de commander. J’avais simplement besoin de sortir de chez moi, je m’y sentais enfermé, comme dans une prison. Il y a des moments comme ça, où j’ai l’impression que tous les meubles qui cohabitent chez nous sont en train de se s’approcher de moi au point de m’étouffer, et dans ces temps-là je sors prendre une marche, une marche qui fait du bien. Habituellement, je prends toujours les mêmes rues, les mêmes parcs et je croise les mêmes boîtes à malle. Cependant, aujourd’hui je suis tourné à gauche, sans me poser de questions. Ça faisait changement de voir un coin du quartier que j’allais jamais, ce n’est pas parce que je n’aimais pas ce quartier, je n’ai simplement jamais pris le temps de m’y attarder.
-Voilà!, me dit la serveuse qui me tant mon café.
-Merci, répondis-je.
On m’a toujours appris à dire merci, et je trouve ça correct. Même que tout le monde devrait le dire, même s’il ne le pense pas. Un « merci », ça fait toujours plaisir. J’ai contemplé ma tasse un moment, en me demandant pourquoi j’avais commandé un café. Je ne déteste pas ça, mais j’en bois rarement. La dernière fois j’en ai bu c’était quand j’avais une maquette à faire pour une compagnie de savon assez tard dans la nuit, et que j’vais glandé toute la journée à la place de le faire. Ce n’est pas parce que j’avais oublié, je n’oublie jamais. Je suis toujours conscient de ce que je remets à plus tard, et c’est chiant. C’est plus fort que moi, je reste sur l’ordi et je vais sur n’importe quel site au hasard, pour m’instruire. Par exemple, cette après-midi je lisais un truc sur les fruits. Je suis resté surpris de savoir qu’il y avait ce qu’on appelle des « faux fruits ». Encore pire, les fraises et les pommes, ce sont des faux fruits. De ce que j’en ai compris, le fruit du pommier c’est le centre de la pomme, la partie avec les pépins, et le fruit du fraisier c’est les petits pépins jaunes que l’on retrouve sur les fraises. Je m’intéresse à ce genre de petit détail stupide, c’est dans ma nature.
Mon café dégageait encore un peu de vapeur, j’ai l’impression qu’il m’envoie des signes, comme s’il me disait « Allez! Bois-moi! Bois-moi! ». Je l’ai écouté et j’en ai bu une gorgée. En déposant la tasse sur la table, j’ai remarqué qu’il y avait une petite t’assiette sous la tasse. Pour un restaurant dans le genre, ça me surprenait beaucoup. Il me semble qu’habituellement on nous donnait la tasse, sans trop se soucier de l’assiette. La tasse était ordinaire par contre, une tasse avec un signe astrologique dessus. Je n’ai jamais compris pourquoi on s’attardait à acheter ça, ça ne sert strictement à rien. Il n’y a aucun plaisir à ressentir dans le fait d’avoir une tasse qui porte le même signe astrologique et soi. Je ne dis pas que je n’achèterai jamais de tasse comme ça, si jamais je ressentais le besoin de me procurer une tasse et que celles avec des signes du zodiaque étaient moins chères, j’aurais sans aucun doute sauté dessus. Mais il est totalement hors de question que je paie plus cher pour une tasse sous prétexte qu’elle porte mon signe.
J’ai fini par me lasser de penser à la tasse, et j’ai regardé par la fenêtre. J’ai un vu un jeune couple passer, et à cet instant je me suis retourné la tête assez vite. On dirait que je ne me sens pas à l’aise à l’idée de regarder des gens se prendre la main. Quand j’ai raconté ça à Bernard, il m’a traité de gros jaloux en manque. Il était peut-être con, mais il avait probablement raison. Je n’avais pas été dans une relation stable depuis bientôt deux ans. J’ai rencontré quelques filles bien sympathiques depuis ce temps-là, mais ça n’a découlé à rien. Mon dernier vrai amour c’était avec Isabelle, une charmante femme aux cheveux bruns et à l’esprit complètement foudroyant. Elle avait une façon de penser qui me plaisait beaucoup. Elle se considérait comme une imbécile heureuse consciente de ce qui se passe. Elle était toujours de bonne humeur, mais pour les bonnes raisons. Elle savait que ça n’allait pas toujours bien, et était consciente de tous les problèmes, mais elle se disait que d’être triste ou de mauvaise humeur ça ne servait à rien, et que tout ce que ça faisait c’était que ça se propageait sur d’autres personnes, comme une épidémie de grippe.
Ça s’est terminé en très bon terme, heureusement, elle avait obtenu un emploi à New York en quelque chose, je ne me souviens plus très bien. Et comme on ne croit pas ni un ni l’autre aux relations à distance, on s’est séparé, comme deux amis. C’était assez spécial, parce qu’on s’entendait très très bien, et on s’aimait et on le savait. Pourtant, on s’est séparé sans problèmes. Je pense toujours à elle, je l’appelle de temps en temps pour avoir de ses nouvelles. D’ailleurs, je l’ai appelé la semaine dernière, c’était sa fête. Elle avait l’air très contente que je l’appelle, en tout cas, c’est ce que j’en ai déduit à travers son drôle d’accent. C’est un peu pour ça que je me retiens de voyager, j’ai peur de ne plus parler comme avant. En fait, il n’y a pas que ça qui m’empêche de voyager. C’est surtout que je n’aime pas trop changer ma routine, je suis bien emmitonné dans cette dernière, sans trop de mauvaises surprises. J’aime les bonnes surprises, mais on dirait que les mauvaises surprises je trouve ça un peu moins plaisant.
-Encore un peu de café?
Je n’ai même pas répondu. De toute façon, elle avait déjà commencé à verser le café dans ma tasse, qui n’était toujours pas vide. Elle devait avoir servi les deux dames dans le fond, et comme il y avait encore un fond dans sa cafetière elle a décidé de venir vider le reste dans ma tasse « Taurus ». Ah et je ne lui ai pas dit merci, mais je lui fais un signe de tête avec un léger sourire. C’est ce que je fais quand je n’ai pas le temps de réagir, et ça ressemble à un merci. Je fais aussi la même réaction quand je ne comprends pas bien ce qu’une autre personne me dit. Je n’aime pas faire répéter les gens parce que j’ai toujours l’impression que ça les fait chier. Alors, souvent, je me retrouve à réagir à quelque chose que je n’ai pas compris, et le malaise est encore pire si l’autre remarque la supercherie. Dans ce temps-là, je me reprends et je lui dis que j’étais dans la lune, et la plupart du temps ça passe. Isabelle me connaissait bien, elle, et le voyait quand je n’avais pas compris et répétait ce qu’elle avait dit en riant. Je n’étais jamais mal à l’aise avec elle, elle faisait tout pour que tu sois le plus à l’aise possible. Par exemple, un bon jour où j’étais en train de réparer un tuyau sous l’évier, j’ai eu le malheur de déchirer le fond de mes pantalons en me baissant. Elle, au lieu de me ridiculiser s’esclaffant dans ma face, elle a poussé un petit rire et s’est mise à déchirer ses pantalons qu’elle avait sur le dos. Je n’ai pas tout à fait réparé le tuyau de l’évier ce soir là, j’étais occupé avec un autre genre de tuyauterie.
Quand je pense à tout ça, je ne sais pas si c’est elle qui me manque ou si c’était simplement une présence féminine. Le fait de se coller sur l’autre, de la serrer dans tes bras, d’être juste bien, de s’évader… Je ne comprends pas pourquoi il y en a qui se drogue, quand l’effet de faire un câlin à la personne que tu aimes ça fait planer bien plus haut. Bon je dis ça, mais je connais absolument rien aux drogues, alors ce que j’suis qui pour dire des affaire comme ça. En fait, je le sais, c’est elle qui me manque, c’est clair. Je ne pourrais pas la remplacer par n’importe qui. Par exemple, si je serrais la jeune serveuse du restaurant dans mes bras, je n’aurais sûrement rien ressenti. Okay non c’est faux, j’aurais ressenti un petit quelque chose, mais je n’aurais pas plané aussi haut.
J’ai vidé ma tasse « Taurus », d’un coup sec, et tout d’un coup j’ai eu une envie pressante de partir. Pourtant, je ne me levais pas, mais j’avais l’image d’un moi qui se lève projeté en boucle dans ma tête. Ça m’arrive ça, je ressens une urgence de faire quelque chose, et tout ce qui bouge c’est l’intérieur de ma tête. On dirait que je prends le temps de vérifier toutes les façons possibles d’agir. Alors, je suis resté sur la banquette, à regarder la salière et la poivrière. Ils n’étaient pas conçus pareils. Ce n’est pas que ça me dérangeait, mais ça m’a tout de même fait sursauter de voir ça. On nous donne des tasses avec des assiettes, mais on ne présente pas des salières qui concordent avec les poivrières. Les napperons étaient classiques aussi, ces napperons remplis de pubs en bleu et rouge, avec des rabais pour aller jouer au golf miniature. C’est marrant quand même, il m’arrive de voir des enfants qui les découpent sur plusieurs napperons différents, et je suis prêt à parier qu’ils n’en utilisent pas un seul. J’aime bien les publicités sur ces napperons, je m’amuse à rigoler des drôles de visages que certaines personnes ont sur les photos. Je me demande toujours comment ils peuvent penser que ça pourrait une bonne publicité avec une face pareille. Ce Mario Richard dans le coin à gauche, c’est lui qui me fait le plus rire. Il a l’air mort sur sa photo. Excuse-moi, Mario, tu es peut-être un très bon mécanicien, mais tu n’as pas le talent requis pour faire une belle publicité.
J’avais quand même déchiré le rabais de golf miniature, pour me divertir.
La serveuse est repassée avec sa cafetière, qui était pleine cette fois, j’ai mis ma main sur ma tasse en lui disant un petit « non-merci » poli. Il était correct le café, mais je n’avais plus soif. J’avais encore cette envie de me libérer de cette banquette, mais en même temps c’est comme s’il y avait un boulet qui me retenait. Ce boulet m’accompagne partout où je vais, surtout quand j’ai du boulot et que je n’ai pas envie de m’y mettre. J’ai énormément de difficultés à m’obliger à travailler. D’ailleurs, avant d’aller prendre ma marche, je travaillais sur un concept d’affiche de déodorant. J’ai à remettre ça ce soir, et pourtant j’ai à peine commencé. J’en suis parfaitement conscient pourtant, et c’est chiant. C’est plus fort que moi et je me trouve des raisons pour ne pas avancer.
C’est difficile à croire, mais je suis resté assied dans cette banquette encore une bonne demie-heure, avant de quitter. Je me suis évadé à penser à tout et à rien, mais surtout à tout. Quand je suis parti, j’ai fait un détour vers la table des deux dames qui étaient toujours là et je leur ai laissé mon rabais de golf miniature, pour rire. Je suis parti avec ce qui me reste de tête et un arrière-goût de café…
-Bonjour! Je vous apporte le menu?
-euh… non merci, j’vais me contenter d’un café, s’il vous plaît.
-Parfait!
Elle m’a pris par surprise celle-là, je n’avais même pas pris le temps de penser à ce que j’allais commander. D’ailleurs, comme j’étais entré ici sans raison, je n’avais même pas songé à penser un instant à ce que je pouvais avoir la possibilité de commander. J’avais simplement besoin de sortir de chez moi, je m’y sentais enfermé, comme dans une prison. Il y a des moments comme ça, où j’ai l’impression que tous les meubles qui cohabitent chez nous sont en train de se s’approcher de moi au point de m’étouffer, et dans ces temps-là je sors prendre une marche, une marche qui fait du bien. Habituellement, je prends toujours les mêmes rues, les mêmes parcs et je croise les mêmes boîtes à malle. Cependant, aujourd’hui je suis tourné à gauche, sans me poser de questions. Ça faisait changement de voir un coin du quartier que j’allais jamais, ce n’est pas parce que je n’aimais pas ce quartier, je n’ai simplement jamais pris le temps de m’y attarder.
-Voilà!, me dit la serveuse qui me tant mon café.
-Merci, répondis-je.
On m’a toujours appris à dire merci, et je trouve ça correct. Même que tout le monde devrait le dire, même s’il ne le pense pas. Un « merci », ça fait toujours plaisir. J’ai contemplé ma tasse un moment, en me demandant pourquoi j’avais commandé un café. Je ne déteste pas ça, mais j’en bois rarement. La dernière fois j’en ai bu c’était quand j’avais une maquette à faire pour une compagnie de savon assez tard dans la nuit, et que j’vais glandé toute la journée à la place de le faire. Ce n’est pas parce que j’avais oublié, je n’oublie jamais. Je suis toujours conscient de ce que je remets à plus tard, et c’est chiant. C’est plus fort que moi, je reste sur l’ordi et je vais sur n’importe quel site au hasard, pour m’instruire. Par exemple, cette après-midi je lisais un truc sur les fruits. Je suis resté surpris de savoir qu’il y avait ce qu’on appelle des « faux fruits ». Encore pire, les fraises et les pommes, ce sont des faux fruits. De ce que j’en ai compris, le fruit du pommier c’est le centre de la pomme, la partie avec les pépins, et le fruit du fraisier c’est les petits pépins jaunes que l’on retrouve sur les fraises. Je m’intéresse à ce genre de petit détail stupide, c’est dans ma nature.
Mon café dégageait encore un peu de vapeur, j’ai l’impression qu’il m’envoie des signes, comme s’il me disait « Allez! Bois-moi! Bois-moi! ». Je l’ai écouté et j’en ai bu une gorgée. En déposant la tasse sur la table, j’ai remarqué qu’il y avait une petite t’assiette sous la tasse. Pour un restaurant dans le genre, ça me surprenait beaucoup. Il me semble qu’habituellement on nous donnait la tasse, sans trop se soucier de l’assiette. La tasse était ordinaire par contre, une tasse avec un signe astrologique dessus. Je n’ai jamais compris pourquoi on s’attardait à acheter ça, ça ne sert strictement à rien. Il n’y a aucun plaisir à ressentir dans le fait d’avoir une tasse qui porte le même signe astrologique et soi. Je ne dis pas que je n’achèterai jamais de tasse comme ça, si jamais je ressentais le besoin de me procurer une tasse et que celles avec des signes du zodiaque étaient moins chères, j’aurais sans aucun doute sauté dessus. Mais il est totalement hors de question que je paie plus cher pour une tasse sous prétexte qu’elle porte mon signe.
J’ai fini par me lasser de penser à la tasse, et j’ai regardé par la fenêtre. J’ai un vu un jeune couple passer, et à cet instant je me suis retourné la tête assez vite. On dirait que je ne me sens pas à l’aise à l’idée de regarder des gens se prendre la main. Quand j’ai raconté ça à Bernard, il m’a traité de gros jaloux en manque. Il était peut-être con, mais il avait probablement raison. Je n’avais pas été dans une relation stable depuis bientôt deux ans. J’ai rencontré quelques filles bien sympathiques depuis ce temps-là, mais ça n’a découlé à rien. Mon dernier vrai amour c’était avec Isabelle, une charmante femme aux cheveux bruns et à l’esprit complètement foudroyant. Elle avait une façon de penser qui me plaisait beaucoup. Elle se considérait comme une imbécile heureuse consciente de ce qui se passe. Elle était toujours de bonne humeur, mais pour les bonnes raisons. Elle savait que ça n’allait pas toujours bien, et était consciente de tous les problèmes, mais elle se disait que d’être triste ou de mauvaise humeur ça ne servait à rien, et que tout ce que ça faisait c’était que ça se propageait sur d’autres personnes, comme une épidémie de grippe.
Ça s’est terminé en très bon terme, heureusement, elle avait obtenu un emploi à New York en quelque chose, je ne me souviens plus très bien. Et comme on ne croit pas ni un ni l’autre aux relations à distance, on s’est séparé, comme deux amis. C’était assez spécial, parce qu’on s’entendait très très bien, et on s’aimait et on le savait. Pourtant, on s’est séparé sans problèmes. Je pense toujours à elle, je l’appelle de temps en temps pour avoir de ses nouvelles. D’ailleurs, je l’ai appelé la semaine dernière, c’était sa fête. Elle avait l’air très contente que je l’appelle, en tout cas, c’est ce que j’en ai déduit à travers son drôle d’accent. C’est un peu pour ça que je me retiens de voyager, j’ai peur de ne plus parler comme avant. En fait, il n’y a pas que ça qui m’empêche de voyager. C’est surtout que je n’aime pas trop changer ma routine, je suis bien emmitonné dans cette dernière, sans trop de mauvaises surprises. J’aime les bonnes surprises, mais on dirait que les mauvaises surprises je trouve ça un peu moins plaisant.
-Encore un peu de café?
Je n’ai même pas répondu. De toute façon, elle avait déjà commencé à verser le café dans ma tasse, qui n’était toujours pas vide. Elle devait avoir servi les deux dames dans le fond, et comme il y avait encore un fond dans sa cafetière elle a décidé de venir vider le reste dans ma tasse « Taurus ». Ah et je ne lui ai pas dit merci, mais je lui fais un signe de tête avec un léger sourire. C’est ce que je fais quand je n’ai pas le temps de réagir, et ça ressemble à un merci. Je fais aussi la même réaction quand je ne comprends pas bien ce qu’une autre personne me dit. Je n’aime pas faire répéter les gens parce que j’ai toujours l’impression que ça les fait chier. Alors, souvent, je me retrouve à réagir à quelque chose que je n’ai pas compris, et le malaise est encore pire si l’autre remarque la supercherie. Dans ce temps-là, je me reprends et je lui dis que j’étais dans la lune, et la plupart du temps ça passe. Isabelle me connaissait bien, elle, et le voyait quand je n’avais pas compris et répétait ce qu’elle avait dit en riant. Je n’étais jamais mal à l’aise avec elle, elle faisait tout pour que tu sois le plus à l’aise possible. Par exemple, un bon jour où j’étais en train de réparer un tuyau sous l’évier, j’ai eu le malheur de déchirer le fond de mes pantalons en me baissant. Elle, au lieu de me ridiculiser s’esclaffant dans ma face, elle a poussé un petit rire et s’est mise à déchirer ses pantalons qu’elle avait sur le dos. Je n’ai pas tout à fait réparé le tuyau de l’évier ce soir là, j’étais occupé avec un autre genre de tuyauterie.
Quand je pense à tout ça, je ne sais pas si c’est elle qui me manque ou si c’était simplement une présence féminine. Le fait de se coller sur l’autre, de la serrer dans tes bras, d’être juste bien, de s’évader… Je ne comprends pas pourquoi il y en a qui se drogue, quand l’effet de faire un câlin à la personne que tu aimes ça fait planer bien plus haut. Bon je dis ça, mais je connais absolument rien aux drogues, alors ce que j’suis qui pour dire des affaire comme ça. En fait, je le sais, c’est elle qui me manque, c’est clair. Je ne pourrais pas la remplacer par n’importe qui. Par exemple, si je serrais la jeune serveuse du restaurant dans mes bras, je n’aurais sûrement rien ressenti. Okay non c’est faux, j’aurais ressenti un petit quelque chose, mais je n’aurais pas plané aussi haut.
J’ai vidé ma tasse « Taurus », d’un coup sec, et tout d’un coup j’ai eu une envie pressante de partir. Pourtant, je ne me levais pas, mais j’avais l’image d’un moi qui se lève projeté en boucle dans ma tête. Ça m’arrive ça, je ressens une urgence de faire quelque chose, et tout ce qui bouge c’est l’intérieur de ma tête. On dirait que je prends le temps de vérifier toutes les façons possibles d’agir. Alors, je suis resté sur la banquette, à regarder la salière et la poivrière. Ils n’étaient pas conçus pareils. Ce n’est pas que ça me dérangeait, mais ça m’a tout de même fait sursauter de voir ça. On nous donne des tasses avec des assiettes, mais on ne présente pas des salières qui concordent avec les poivrières. Les napperons étaient classiques aussi, ces napperons remplis de pubs en bleu et rouge, avec des rabais pour aller jouer au golf miniature. C’est marrant quand même, il m’arrive de voir des enfants qui les découpent sur plusieurs napperons différents, et je suis prêt à parier qu’ils n’en utilisent pas un seul. J’aime bien les publicités sur ces napperons, je m’amuse à rigoler des drôles de visages que certaines personnes ont sur les photos. Je me demande toujours comment ils peuvent penser que ça pourrait une bonne publicité avec une face pareille. Ce Mario Richard dans le coin à gauche, c’est lui qui me fait le plus rire. Il a l’air mort sur sa photo. Excuse-moi, Mario, tu es peut-être un très bon mécanicien, mais tu n’as pas le talent requis pour faire une belle publicité.
J’avais quand même déchiré le rabais de golf miniature, pour me divertir.
La serveuse est repassée avec sa cafetière, qui était pleine cette fois, j’ai mis ma main sur ma tasse en lui disant un petit « non-merci » poli. Il était correct le café, mais je n’avais plus soif. J’avais encore cette envie de me libérer de cette banquette, mais en même temps c’est comme s’il y avait un boulet qui me retenait. Ce boulet m’accompagne partout où je vais, surtout quand j’ai du boulot et que je n’ai pas envie de m’y mettre. J’ai énormément de difficultés à m’obliger à travailler. D’ailleurs, avant d’aller prendre ma marche, je travaillais sur un concept d’affiche de déodorant. J’ai à remettre ça ce soir, et pourtant j’ai à peine commencé. J’en suis parfaitement conscient pourtant, et c’est chiant. C’est plus fort que moi et je me trouve des raisons pour ne pas avancer.
C’est difficile à croire, mais je suis resté assied dans cette banquette encore une bonne demie-heure, avant de quitter. Je me suis évadé à penser à tout et à rien, mais surtout à tout. Quand je suis parti, j’ai fait un détour vers la table des deux dames qui étaient toujours là et je leur ai laissé mon rabais de golf miniature, pour rire. Je suis parti avec ce qui me reste de tête et un arrière-goût de café…
Concept de publicité numéro 264, juin 2005
1 commentaire:
Mon gars, j'aime trop ton style d'écriture. On s'y perds, mais c'est ça qui est spécial.
Va visiter www.depotoir.ca. J'te verrais écrire, tu matcherais bien avec le site.
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